Jérôme Boissonade

Une urbanité de confrontation

Espaces et Sociétés, N°126, N°3/2006, pp.35-52

En deçà de la figure du « citoyen », acteur collectif idéal d’une participation républicaine, mais qui est souvent attendu en vain par les acteurs urbains, « l’habitant » a remplacé le « salarié » comme objet légitime des politiques publiques. Tel Janus, il possède une face compassionnelle, celle de l’exclu, objet des démarches de réparation, et une face obscure, celle du jeune délinquant, objet des entreprises sécuritaires.
Aujourd’hui considérée comme un délit, « l’occupation des halls d’immeuble par les jeunes » cristallise les contradictions propres à cette figure. Pourtant, le sens que prennent les regroupements d’adolescents ne peut se réduire à ce lieu emblématique, au désœuvrement et aux combines évoqués de façon récurrente, ou à une violence sans objet. Une cage d’escalier, un banc, une allée ou un espace commun peuvent être, le matin, un lieu de rencontre où des personnes âgées attendront le facteur, l’après-midi un terrain de jeu pour les enfants et le soir venu, un espace de rassemblement pour les plus grands. Dans la même cité, les relations peuvent être courtoises à un endroit et conflictuelles dans un autre. Les lieux concernés peuvent changer au cours de l’année. Loin de tout déterminisme, les mêmes jeunes peuvent paraître affables ou menaçants suivant les occasions. On peut tenter de mieux comprendre ces paradoxes en considérant l’urbanité d’un espace, moins par son statut (la place publique, le centre commercial…), ou par la composition des publics qui le fréquentent (civils ou incivils), qu’à partir des “situations” qui font se croiser lieux et liens sociaux. Sans dénier l’intérêt des deux premières approches, nous allons nous intéresser ici aux situations et aux processus de catégorisation, plus qu’à des types d’espace ou de personnes. Ceci peut permettre, nous semble-t-il, de dépasser certaines prénotions qui sont attachées à ces types, et notamment le sens essentiellement anomique donné aux tensions publiques qui émaillent l’ordinaire des regroupements de jeunes.
Hors des cités, les tensions urbaines, sont le plus souvent considérées comme la conséquence d’expressions légitimes, par exemple celles qui peuvent naître à l’occasion d’une manifestation de rue. Ces expressions et ces tensions sont reconnues comme un gage de la « bonne santé » de l’espace public. Pourtant, le rassemblement de jeunes, côtoyé par les autres publics, paraît être une situation quotidienne tout aussi pertinente pour mettre en évidence certaines transformations de l’urbanité contemporaine. « L’hospitalité de confrontation » (Joseph, 1998a : 103), que nous allons travailler, remet notamment en cause les procédures habituelles de catégorisation induites par toute interaction urbaine.
Après quelques précisions sur notre approche méthodologique, les contextes et les situations concernés, nous montrerons en quoi le rôle de ces regroupements s’apparente à celui joué par les espaces intermédiaires décrits par L. Roulleau-Berger (1991). En partant du constat d’une urbanité relative aux situations, nous nous attarderons sur les processus de catégorisation mis en œuvre, puis sur les mécanismes socio ethnologiques qui différencient ces situations de rassemblement des autres modes de relations sociales au sein des cités HLM. Notre but est de mettre en évidence l’actualité de cette “urbanité de confrontation”, au-delà des ensembles d’habitat social.

Texte intégral accessible dans HAL SHS